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vendredi 30 août 2019

INTERVIEW ANTOINE REINARTZ, LE COMÉDIEN - PARTIE 3


©Celine NIESZAWER/Leextra via Leemage
Après une première partie consacrée au film 120 battements par minute et une seconde consacrée à la prévention et la lutte contre le Sida, voici la dernière partie de l'entretien avec Antoine Reinartz où nous parlons de sa formation en tant que comédien, ses études, ses projets au cinéma comme au théâtre. Bonne lecture !
Vous pouvez retrouver la première partie de l'interview en cliquant ici, et la seconde en cliquant !

PARTIE 2

 
NB: entretien réalisé en septembre 2018 


J'aimerais vous demander pourquoi et comment vous êtes devenu acteur/comédien, et surtout comment vous avez pu garder l'envie de faire des études de théâtre même après votre master. Vous avez donc fait de nombreuses années d'études: comment vous avez fait pour garder la foi dans ce métier que vous avez abordé plus tard que d'autres personnes ?



Il y avait une nécessité de faire des études, pour moi, de théâtre. Surtout après les études que j'ai faites: autant c'était extrêmement intuitif quand j'étais plus jeune, autant après avoir fait une école je me suis spécialisé en humanitaire mais après une école de commerce qui est extrêmement normalisante j'étais pas du tout apte. J'était même assez mauvais quand j'ai repris, vraiment. Pas que je sois parfait aujourd'hui, mais c'était la cata. Et donc c'était nécessaire. Après effectivement j'étais très impatient, car j'ai fait des études jusqu'à 29 ans. À un moment l'impatience prend beaucoup de place. Être comédien c'est un métier difficile et avec beaucoup de préjugés qui sont néfastes: le discours sur le génie, sur l'idée de talent, qui sont confortés par tout le monde même par les professionnels "on rentre dans la pièce et on sait que c'est lui". Bon. Ça aide en rien, que ce soit vrai ou pas, ça n'aide en rien la personne qui veut devenir comédien. Ça n'a aucun intérêt. Et c'est en partie faux, je pense. En tout cas à partir du moment où ça n'aide pas, ça sert à rien ce type de discours. À l'époque j'avais regardé tous les gens qui avaient eu un César en France, tous les acteurs/actrices que j'aimais, et en gros il y en a une bonne moitié qui viennent du milieu - ce qui est complètement normal, ce n'est pas un truc de dénonciation, c'est juste un fait, ce qui est l'occurence n'est pas mon cas. Il y a des gens supers comme Louis Garrel qui vient d'une famille de cinéaste, que je trouve incroyable, en l'occurence lui il a fait le Cons' (Conservatoire national supérieur d'art dramatique NDLR). Ce n'était pas mon cas donc ce n'était pas possible. Il y a quelques personnes qui sont trouvés en casting sauvage, comme Tahar Rahim qui a tout de même fait quelques cours... Tout comme Romain Duris, Catherine Frot et tout, mais si on attend ça, on peut toujours attendre. Ça existe mais on ne peut pas agir dessus. Et il y a un petit tiers des gens qui avaient fait le Conservatoire de Paris ou d'autres, et puis quelques personnes on sait pas trop d'où elles arrivent mais elles se font d'un film à l'autre. Globalement, je me suis dit que ne venant pas du milieu, ayant un profil plutôt classe moyenne de province, un milieu qu'on voit beaucoup dans toutes les écoles de théâtre donc qu'on a pas besoin d'aller chercher en casting sauvage a fortiori. Sachant que le théâtre c'est quand même plus facile d'accès que le cinéma où c'est très très difficile. Je me suis rendu compte que le Cons' c'est extrêmement élitiste et en même temps j'y ai accédé, il y a pleins de gens qui y accèdent, c'est trop bien, et ça aide vraiment. Sans ça... Tout ça pour dire que j'en suis arrivé à la conclusion qu'il fallait absolument que j'essaie de faire le Cons' de Paris... que j'ai fait. Après plusieurs ratés ! Tout le monde le rate plusieurs fois ! Au début j'étais nul, je me suis fait recalé au premier tour, avec un gros C sur une notation de A à C...


Et pour autant vous n'avez pas perdu espoir, on entend parfois  "c'est affreux le Cons', j'y retournerai jamais". Vous, vous avez réussi à perséverer et à retenter le concours.



Surtout que c'était la première année. Le métier de comédien est assez dur. Moi il y a un moment où c'était difficile, on se donne une limite quelque part. La première fois j'avais repris depuis 1 an, je l'ai tenté 3 fois, on pourrait attendre et attendre et essayer jusqu'à point d'heure. Moi c'est arrivé quand même assez vite. Donc je me suis pas remis totalement en cause. Et puis les choses se construisaient au fur et à mesure, j'avais l'impression de progresser, de faire des petits projets, des trucs plus intéressants, d'aller dans une meilleure école, puis au final au Conservatoire, puis ensuite faire des projets puis d'autres, donc il y a quelque chose qui se construit. C'est vrai que dans ce métier il y a des gens qui ne font rien pendant des années et c'est assez triste, ça détruit aussi. On a l'impression que soit on joue soit on ne fait rien. C'est un métier très violent où on a l'impression que la réussite c'est que de faire des grandes grandes choses alors que vous êtes médecin vous n'êtes pas obligé d'être directeur d'un CHU pour avoir réussi. Médecin généraliste c'est super, c'est passionnant. 


Comment vous vous y êtes préparé, de manière plus technique ? Vous étiez dans un autre conservatoire, dans d'autres écoles ? Pour le concours en lui-même, vous avez des conseils, des astuces ?



Des astuces, bof ! C'est dur ! On prépare 4 scènes différentes, il faut vraiment y aller avec des choses qu'on a envie de défendre et qui nous corresponde, ce qui est très difficile à trouver car c'est en travaillant qu'on trouve ce qui nous correspond. Moi je suis fan de Victor Hugo, du romantisme, mais je suis nul là-dedans, vraiment une quiche total. Je suis pas capable d'en jouer même si ça me correspond totalement à un endroit. Il y a des moments où on joue des choses qui nous correspondent pas parce qu'on se dit que c'est bien: non. En alexandrin je suis allé chercher des auteurs soit très connus, Molière, mais je suis aussi allé chercher d'autres auteurs qui sont un peu moins connu que Molière Racine et Corneille, mais qui sont en fait de grosses stars à leur époque, qui sont à la Pléiade, qu'on trouve même assez facilement. Et qui vont être un peu autre chose. Il y en a où c'est un truc d'héritage, des choses sur l'ambition, la dignité. Il y a une famille où il y a 3 générations de femmes, une jeune fille, sa mère et sa grand-mère et elles sont toutes en kiff du même mec et elles couchent toutes avec le même mec qui vient chez elles et je trouve ça assez ouf de voir ça dans une pièce en alexandrin très très connue à l'époque du 17ème qui parle de ça, avec beaucoup de finesse. Mais ça change aussi d'un peu trop normé et attendu et qui ne nous parle pas forcément toujours. 

En tout cas j'ai cherché des choses qui me correspondent sachant que moi j'ai mis plusieurs années à trouver des choses. A un moment, quand on est très bon à un endroit, on le sait, on le sent, et on nous le dit beaucoup. Mais ça met du temps ! C'est parfois un peu un hasard. 



Est-ce que le Conservatoire mérite sa réputation ? 



J'avais de la chance, j'avais une promo que je trouve vraiment incroyable. Il y avait beaucoup d'actrices notamment, qui ont tourné. C'est elles qui m'ont le plus appris, notamment par les projets d'élèves. J'ai vraiment l'impression d'avoir appris à jouer avec elles. Avant j'avais quelques professeurs, à Asnières, une prof qui était un peu mon maître, qui m'a donné des outils de dingue. Après ça dépend des rencontres. Nous on avait un conservatoire où on était dans une transition de directeur qui n'était pas facile, qui était assez houleuse à l'époque. J'ai eu des profs incroyables en danse, en chant, même en jeu. Mais il y avait aussi des endroits qui ne me correspondaient pas du tout. Et c'est assez désagréable à vivre: des moments où on va jouer des choses qu'on aime pas du tout, qu'on avait pas envie de jouer. Par exemple pour moi le mime, le clown et le masque je peux aimer en tant que spectateur mais je veux pas faire ça, je détestais vraiment. Et c'est pas méchant: il y a des acteurs qui sont trop bons là-dedans et à qui ça va trop bien, mais moi c'était pas du tout mon truc et on était obligé d'en faire. Et j'ai fais un spectacle où j'étais vraiment mal, pas bien. Donc non c'est pas de tout repos du tout. Et on avait un conservatoire à l'époque qui se fermait un peu sur lui-même, là qui est en train de se réouvrir beaucoup, mais avec énormement de qualité. Ça reste un endroit de dingue mais comme tout endroit de dingue quand on y est on le critique beaucoup. Mais ça reste un endroit très précieux, malgré le discours qui critique beaucoup ces endroits élitistes: ça reste très ouvert ! J'avais un pote qui n'avais pas le brevet et qui est entré au Conservatoire avec des dérogations parce qu'il faut avoir le bac normalement. C'est élitiste mais il y a très peu de places dans le métier, et le Cons' permet vraiment de bosser pour la plus grande partie des gens qui y sont passés. C'est un endroit extrêmement précieux. Sans ça je vois pas comment on ferait pour sortir de son milieu et arriver dans ce milieu artistique qui est difficile d'accès.



Vous vous étiez quand même senti légitime à le présenter et à espérer y aller ?



Franchement légitime je sais pas, vraiment ça me semblait totalement hors de portée. Au début on connaît personne qui y est, après au fur et à mesure... Maintenant je connais tous ceux qui y sont rentrés puisque j'y suis allé, donc ça me paraît très concret mais au départ ça paraît un autre monde, on se demande comment font les gens qui y entrent, de quelle école ils viennent, comment ils ont fait et ça paraît vraiment très très lointain. 
Il y a des écoles qui préparent mieux que d'autres au concours et moi j'avais aussi un coach qui m'a aidé. Ça m'a couté très cher mais... voilà ! 



Vous avez réalisé un court-métrage, For the record, est-ce que vous seriez prêt à recommencer à être réalisateur, est-ce que c'est dans vos projets ? 




C'est complètement dans mes projets, j'ai quelque chose que j'ai beaucoup avancé dans l'écriture, avec un producteur qui m'a beaucoup soutenu, sur du vogging: de la street-dance, un milieu très parisien, de jeunes qui sont complètement hors institution et qui recréent tout un système. Ils me fascinent totalement ! Mais j'ai dû mettre ça de côté... depuis 1 an et demi ! Ça demande énormément de temps et là je l'avais pas. Ça reviendra à un autre moment.



Ça vous plait d'avoir ces 2 casquettes, ces 2 facettes dans votre travail, de passer devant et  derrière la caméra ? 



Complètement. Après je sais pas si je suis légitime... Je sais très bien dirigé les gens en terme de jeu, je sais écrire des dialogues, mais en tant que réal, vraiment, il y a beaucoup d'endroits où je suis une quiche totale ! Je sais pas si ce sera bien. Après il y a des endroits dont on a envie de parler, on a tellement envie d'en parler qu'il faut que ça parte sur de la réalisation parce que ce n'est pas un endroit de jeu. 


Ce serait plus un documentaire ?



Non, ce sera une fiction parce que en fait j'évite le documentaire sur le sujet, qui peuvent être très très bien, mais moi ce que je veux raconter... Dans un documentaire parfois on remet en scène, parce que c'est difficile de mettre la caméra où il faut, quand il faut. Parfois je sens le poids de la mise en scène du documentaire. Et finalement parfois avec la fiction on est encore plus proche de la vérité que le documentaire. C'est pas le cas à chaque fois, c'est vraiment un genre que j'adore le documentaire ! Sur ce sujet-là, je trouve ça très difficile. Et aussi parce que la fiction c'est un endroit que je maîtrise mieux. 





Une dernière question: entre le cinéma et le théâtre, qu'est-ce que vous préférez faire ?


C'est des plaisirs très différents, des angoisses bien distinctes. C'est très dur à allier, pour des questions de calendriers. Au théâtre il faut s'engager souvent sur l'année prochaine, voire sur l'année d'après, sur la saison à venir ou sur celle encore d'après. Le cinéma tout change tout le temps, on ne nous demande pas notre avis, si on n'est pas disponible c'est sans nous. Sur Chanson douce (film de Lucie Borteleau, adapté du roman de Leïla Slimani, en salle le 27 novembre 2019, NDLR), je l'ai su 3 semaines avant, là c'était vraiment tardif, surtout pour un gros rôle. Souvent, on le sait que quelques mois avant. Même pour des très gros rôles. Donc c'est hyper difficile d'allier les deux. Surtout que le cinéma il y a tellement de contraintes que si on a pas de dispo, tant pis pour nous. J'espère qu'un jour je serai suffisamment solide pour pouvoir imposer mes calendriers aux productions ! 
En terme de plaisir, le théâtre c'est quitte ou double. Ça dépend si on se sent bien dans notre rôle ou pas. Quand on a fini les répétitions, on est parfois pas satisfait, et toute la tournée va être un calvaire. Parce qu'on va se battre à chaque fois pour essayer d'être à la hauteur. Ce ne sera jamais un plaisir. Alors que parfois - ce n'est que mon expérience, ça se trouve je dirais autre chose dans six mois ! - on a un peu trouvé quelque chose, il y a quelque chose qui s'est fait, on a une base qui fait que c'est l'autoroute du kiff, du plaisir ! Et chaque représentation va vraiment être plaisante. Il n'y aura pas un doute profond permanent. Au théâtre les phases de création et de jeu sont tellement séparés. Le cinéma c'est pas tout à fait pareil car c'est du one shot. Il n'y a pas de retour direct. Ce sont des habitudes différentes. On est aussi beaucoup plus seul à travailler, il y a encore moins de cadre. C'est encore plus difficile de se construire avec le cinéma qu'avec le théâtre où on est quand même dans une famille, dans des projections un peu plus longues.  
En terme de plaisir pur... Je sais que ce qui me semble un peu plus dur au cinéma et ce qui est plus facile sur 120 battements par exemple, c'est que ce sont des longues scènes. On partait, il y avait 3 caméras, tout le monde joue, et on est parti pour huit minutes de scènes. Donc c'était magique ! Alors que la scène où on se croise dans les escaliers et où on s'échange deux phrases, je trouve ça très difficile à faire car il y a quelque chose de l'ordre de l'effet mais il faut pas que ce soit un effet. Comme les scènes où on joue face à la caméra et où on ne voit pas son partenaire c'est quand même très dure, c'est pas la même gymnastique. Au théâtre, on est bien à un moment, on se perd un peu, on revient, on se cherche quoi ! C'est vraiment pas la même gymnastique.

 


Merci beaucoup ! Avant de conclure, est-ce que vous avez un sujet sur lequel vous aimeriez revenir, ou aborder ?



Pour conclure, oui le cinéma est peut-être plus dur, mais il y a aussi le souvenir de nos plaisirs de spectateurs qui sont tellement plaisants qu'on a quand même du plaisir à le faire.



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Merci à Marie-Christine Damiens et à Stéphanie qui ont rendu possible cet interview et bien évidemment merci à Antoine Reinartz pour sa disponibilité !

mardi 20 août 2019

INTERVIEW ANTOINE REINARTZ - 120 BATTEMENTS PAR MINUTE - PARTIE 2


Je vous retrouve aujourd'hui avec la deuxième partie de l'interview d'Antoine Reinartz, qui interprète Thibault dans le film 120 battements par minute de Robin Campillo.
Vous pouvez lire la première partie de l'entretien en cliquant ici !

PARTIE 2

NB: entretien réalisé en septembre 2018 

Nous allons passer à une deuxième partie de l'interview, concernant la prévention du SIDA en 2018. J'aimerais d'abord savoir si vous pensez que le cinéma peut faire changer des choses, peut éveiller les consciences.

Quand même, oui, après on est dans une époque qui est en train de changer énormément. Il y a beaucoup moins de médias hégémoniques alors que dans les années 80-90 et même dans les années 2000 il y avait des médias beaucoup plus hégémoniques. Il y a un éclatement, il y a moins d'argent, beaucoup moins d'argent pour quasiment tout, sauf pour le cinéma qui s'en sort encore à peu près. Mais que ce soit la presse, la musique (qui va un tout petit peu mieux), même la télé commence à souffrir beaucoup, et Internet s'est hyper éclaté. Malgré tout, le cinéma reste porteur de mythologies contemporaines un peu, j'ai l'impression, très très fort. Et donc forcément, à partir de là, il peut agir. Moi j'ai l'impression que quelque part je sais ce qu'est Varsovie parce que j'ai vu Le Pianiste, mais sinon, je saurais pas vraiment ce que c'est. J'ai l'impression que ça change énormément nos représentations.
 
Vous pensez donc que 120bpm a réussi cela aussi sur les jeunes générations ?

J'ai l'impression ! J'ai rencontré des jeunes, notamment en Guadeloupe, et les rencontres étaient assez bluffantes ! Il y a eu un saut de génération et on n'est pas du tout au même endroit de connaissances. Après, c'est justifié, j'avais été à un Congrès et le mot d'ordre c'était: pendant les années 90, on a fait énormément peur à tout le monde. L'idée c'était vraiment de dire protégez-vous tous tous tous, ce qui était bien et nécessaire, on a pas trop changé de discours, sauf qu'en fait c'est faux: aujourd'hui on voit que bien sûr il y a des comportements à risques, mais il y a - je sais pas si j'ai le droit de dire ce que je vais dire - des groupes à risques. Nous n'évoluons plus, aussi parce qu'on n'a pas assez fait évolué le discours et puis à force d'être déconnecté de la réalité on croit moins au discours qui devrait être le plus touchant mais il y a de quoi faire; on a du challenge !

Vous pensez notamment à quels groupes de personnes ?
 
Les groupes les plus touchés c'est clairement les jeunes homos, encore aujourd'hui. C'est vraiment bluffant car la communauté homo a été décimé dans les années 90, donc c'est dingue que la transmission n'ait pas complètement réussi. Les personnes d'origine subsaharienne attrapent le Sida souvent en France, c'est là où il y a aussi un échec, mais comment peut-on faire de la prévention quand l'accueil est aussi incomplet ? C'est pas possible. On va pas aller distribuer des capotes à Calais alors qu'il n'y a rien !

C'est étonnant par exemple en Guadeloupe. Il y a un discours politiquement correct qui est pas du tout celui que j'ai vu dans certaines zones en métropole. On pense beaucoup que les personnes atteintes sont les Haïtiens ou les gens des îles autour, mais il y a un gros déni: je crois que c'est un des départements les plus touchés en France. Il y a un gros challenge là-bas aussi.

C'était important pour vous dès le début de votre carrière ou pendant le casting de 120BPM d'être acteur dans ce film pour porter un message et le transmettre par cet art qu'est le cinéma ?
 
Oui, beaucoup ! Je crois que ça n'aurait pas pu se faire sans. À un moment il y a une rencontre avec un rôle, qui fait qu'on peut être bien car il y a des correspondances. Ça veut pas dire qu'on est le rôle, ça veut pas dire que la fiction rentre dans le réel, pas du tout, mais il faut forcément des correspondances, notamment dans l'engagement. Et en même temps, le producteur et le co-scénariste (du réalisateur Robin Campillo, ndlr) eux ils étaient à Act Up mais ils n'y étaient pas pour faire un film. C'était pas des gens qui font des choses pour pouvoir les mettre sur Insta. Ils font des choses et puis 30 ans après ils se disent qu'ils faut absolument qu'on en fasse un film. Ça devient nécessaire d'en parler ! Ils ont été là-bas car ils ont décidé de s'engager à ce moment-là, c'était impossible de pas le faire.

C'est un film que vous avez qualifié de "blockbuster qui fait du bien", est-ce que pour vous ça semblait obligatoire que pour avoir une portée importante en France sur les jeunes et toute la population ce soit un film qui soit aussi festif et pas seulement tragique (ce qu'il est évidemment dans une 2ème partie du film) ? On se souvient de la lutte joyeuse et très forte, en coup de poing: c'était aussi l'objectif d'Act Up d'être comme ça et le film le reflète extrêmement bien avec beaucoup de vitalité. Est-ce que c'était important pour la portée du film ?
 
Robin a essayé d'écrire des films, avant, sur cette période, sur l'histoire d'un jeune homme séropo, malade, mais il a jamais réussi, il a toujours jeté ses scénarios. C'est vraiment le seul angle qui s'est imposé à lui, il a pas réussi à en parler autrement. Après, certains l'ont fait, comme Collard avec Les Nuits fauves, Philadelphia de Demme c'est un autre angle, Jeanne et le garçon formidable de Ducastel et Martineau, et puis récemment Honoré avec Plaire aimer et courir vite. L'angle que Robin a réussi à avoir c'est celui d'un collectif qui échoue au bout d'un moment car les gens trop malades quittaient cet endroit qui était un endroit de vie pour souffrir avec plus de solitude, même si des gens venaient, car c'était une sorte d'échec de l'association de voir des gens partir sur la fin. Mais pour toucher le plus grand nombre, c'était pas du tout gagné d'avance et c'est une grande chance. Moi ça me fait plaisir, ça me rassure, parfois on se sent hyper loin de sa génération. Mais je suis beaucoup trop impliqué pour dire quelque chose comme ça... donc c'est un peu facile. Mais ce que je veux dire c'est que parfois quand quelque chose marche, quand ça nous a touché, on est aussi heureux de se dire qu'on le partage avec toute une partie de notre génération. À la base ça pourrait être vu comme un film très niche, très auteur, très homo, et ça l'a pas du tout été. Pourtant, il n'a pas pris de grosses têtes d'affiche, à part Adèle (A.Haenel, nldr), qui avait un rôle secondaire, il a fait ce choix-là. IIl a enlevé des petites choses, mais je pense pas dans l'idée d'être plus grand public, mais plutôt parce qu'au fil du scénario il s'est aperçu que ce n'était pas nécessaire. Il n'a pas fait un projet qui se voulait "blockbuster" mais ça l'est devenu. C'est aussi beau qu'il y ait des choses qui ne soient pas dans la recette. J'ai un ami l'autre jour qui me parlait de Titanic et qui était très très enthousiaste, très enflammé, et qui me disait "mais tu te rends pas compte, c'est vraiment le contre-exemple total" parce que c'est un film qui dure plus de 3h donc on peut pas mettre plus de 2 séances à la suite, tout le monde connaît la fin, il y a pleins de trucs comme ça qui ne correspondent pas du tout au schématique du film à succès et qui défont ces codes et ça fait un peu plaisir ! Ça fait du bien contre les discours tout fait sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Lors des actions de prévention qu'on peut organiser actuellement, on se rend compte que ce sont souvent les gens les plus réceptifs à cette cause qui s'y rendent. Le problème se pose toujours de comment amener les gens à se remettre en question. J'aimerais savoir quelles actions pourraient être à votre avis les plus utiles pour des lycéens par exemple ?

C'est là qu'on voit que ça demande beaucoup de courage et de détermination. Souvent les grandes causes ça nous émeut, ça nous chamboule et ça nous donne envie de s'engager. Mais finalement les militants ce qu'ils font c'est long, c'est laborieux, il y a quelque chose de l'ordre du labeur, de la répétition, il faut garder une conviction dans tout ça et ils tiennent plus. Le fait que ce soit les gens les plus alertes qui vont à ces conférences c'est toujours un peu décevant et en même temps ça fait toujours du bien à tout le monde de réactualiser, ça accélère la transmission, et puis faut essayer: on sait pas si ça marchera. Je trouve ça déjà trop bien que ça existe ! 
Après, quel type de prévention en lycée... Quand on l'a projeté à des classes et qu'ensuite on en a parlé, le fait de le voir avec beaucoup de gens et avec sa classe notamment, ça crée des situations extrêmement gênantes ! Il y a une affirmation par rapport à ça qui serait pas la même si on le voit en-dehors du cadre scolaire, et en même temps beaucoup ne le verrait pas. En même temps en lycée je trouve que c'est quand même le meilleur moment parce qu'après bizarrement la société fait que c'est difficile d'avoir accès aux gens. C'est rassurant aussi, dans la vie chacun peut faire ce qu'il veut et aller vers ce qu'il veut, mais c'est vrai que c'est souvent plus difficile. 
Et pour le type de discours... Grosse question, je sais pas. Il y a une question de résultats, donc ça veut dire aller s'adapter à ce qui fonctionnera le mieux, et en même temps on a quand même envie d'avoir une certaine exigence. En ce moment on recule beaucoup devant l'exigence - ça fait un peu nul de dire ça hein. J'ai vu un spectacle sur la révolution française, il y a très peu de temps, de Pommerat, Ça ira, c'est un énorme succès, je l'ai vu après tout le monde, ça fait 2 ans qu'il tourne, c'est un spectacle hyper exigeant. En terme de propos politique, de débat, c'est beaucoup sur la politique, sur la naissance de la démocratie, sur la révolution française. Il n'y a pas beaucoup de petites blagues, de petits à-côtés qui seraient censés nous rattraper et nous faire du bien, mais bizarrement on ne lâche rien. C'était pas ennuyeux à un seul moment. Aussi parce qu'il est très exigeant avec lui-même donc il se remet en question aussi lui. Pour faire une action de prévention la meilleure position c'est d'être le plus exigeant possible et essayer... En tout cas il faut toujours se demander quel est le besoin de la personne qu'on veut aller aider ou informer: c'est vraiment ça la base de toute action associative.


Merci à Marie-Christine Damiens et à Stéphanie qui ont rendu possible cet interview et bien évidemment merci à Antoine Reinartz pour sa disponibilité !

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On se retrouve bientôt pour la troisième et dernière partie de cet entretien ! 
En attendant, vous pouvez retrouver Étincelles de Plume sur Facebook, Twitter et Instagram ! 

vendredi 26 juillet 2019

INTERVIEW ANTOINE REINARTZ - 120 BATTEMENTS PAR MINUTE - PARTIE 1




En 2017, je vous parlais du film 120 battements par minute réalisé par Robin Campillo dans cette critique: cliquez ici ! Un an plus tard, j'ai eu la chance d'interviewer Antoine Reinartz, qui interprète Thibault dans le film (le leader d'Act Up). Il a été récompensé en 2018 par le César du meilleur acteur dans un second rôle. 
Après un temps assez long de retranscription de ce rendez-vous téléphonique, je vous en livre enfin le contenu sur le blog ! 

PARTIE 1 

NB: entretien réalisé en septembre 2018
Dans cette première partie, j'aimerais qu'on revienne sur le "1 an après 120 battements par minute", que l'on porte ensemble un regard sur cette expérience d'acteur que vous avez eu, cette expérience de vie aussi j'imagine, avec le tournage, la promotion, Cannes, et puis bien sûr votre César. 
Quels souvenirs, quelles sensations vous restent le plus fortement en mémoire ?

C'était des souvenirs et des sensations très différentes selon les périodes. C'est-à-dire que le tournage c'était quand même un énorme challenge. Déjà ça commence par le casting, qui est un ascenseur émotionnel puisqu'il y a 9 mois de casting donc c'est vraiment oui/non/oui/non. À tenir c'est très dur, même si dans le fond on projette beaucoup. On a toujours beaucoup d'envies sur le rôle, parfois on projette des désirs à des mauvais endroits, sauf que là j'étais vraiment persuadé que c'était un rôle qui correspondait à ce que je connais le moins en tant que comédien. Même s'il y avait ces désirs et cette certitude, c'était vraiment un enfer d'attente.
Ensuite le tournage, c'était un énorme challenge, très riche. Comment dire... il y a 100 figurants, 3 caméras, 15 comédiens, dans toutes ces scènes d'amphis qui sont celles qu'on a tournées assez tôt parce qu'on a à peu près respecter la chronologie du film, pendant le tournage, aussi parce que Nahuel (Nahuel Perez-Biscayart, qui interprète Sean, ndlr) perdait du poids au fur et à mesure. Tout est très très riche, mais tout est aussi très très dur ! C'était des énormes challenges, avec une équipe très diverse, avec des acteurs venant d'horizons très différents. On était très soudés en même temps, on savait qu'il y avait de la légitimité, mais il n'y avait pas de scènes faciles, donc il n'y a pas de moment où on se repose, il y a pas de moments où on marche dans la rue de dos, où on arrive en voiture à un endroit. Tout est sur de l'euthanasie, de la maladie... C'est assez puissant ! 
Ensuite il y a toute une période où le film se fait sans nous.

Puis Cannes et la promotion, moi je l'ai vécu un peu de loin, parce que j'ai eu un accident, donc tout le retour vers Cannes c'était assez lointain pour moi, même si c'était super, mais c'était un peu un retour à la vie, très agréable mais quand même vu de loin.

Par contre la promotion, ce qui était super, c'est qu'on s'est un peu tout réparti tous les trois: Arnaud (Arnaud Valois, qui interprète Nathan, ndlr) a fait beaucoup plus tout ce qui était mode, magazines, Nahuel a fait beaucoup plus ce qui était l'étranger, comme il est quand même très fort en langue, alors que moi je suis bien mais lui vraiment il est ... abusé !, et moi j'ai fais beaucoup le très rural, très local, ou très scientifique, très militant: j'ai vu beaucoup d'asso, dans les vosges, dans le nord, en région, j'ai vu beaucoup de gens qui soit luttent soit accompagnent les malades, des responsables de CHU sur la question du SIDA en Guadeloupe, et du coup c'est pas tant une promo que du militantisme ! Mais autour d'un film, donc du militantisme facilité par une oeuvre qui rassemble, donc c'était cadeau !

Justement, si je peux me permettre, le rôle de Thibault que vous pressentiez dès le casting comme étant vôtre, il vous correspondait aussi car vous étiez déjà très à l'aise avec cette lutte, par rapport à vos précédents boulots dans l'humanitaire. C'était quelque chose qui vous touchez et qui vous correspondez énormément.
 
Ouais, complètement. Je pense que quand on aborde un rôle, on a pleins de clichés, de préjugés, et moi j'ai été président d'une association étudiante, humanitaire et sociale, on était 43 et pas 800. Et déjà tous ces clichés n'existe pas: on sait comment on s'adresse aux autres, ce que c'est qu'une réunion d'asso, les choses sont très concrètes. Et après, la question du SIDA, j'ai l'impression de l'avoir un peu eu en héritage, mais ça me tiens à coeur, j'ai fait un court-métrage sur une femme séropositive, c'est pour le coup un sujet que je connaissais effectivement très très bien. En effet il n'y avait pas à faire le travail d'enlever les préjugés, car c'est quelque chose qu'on connaît très bien. Et finalement, mon rôle, je trouve que Thibault est quelqu'un de très modéré, de très rationnel, c'est une modération à la Act Up, donc on est sur quelque chose de très actif et de peu conciliant, et en même temps ça fait avancer, parce que par exemple Pierre Bergé a écrit toute une préface pour un livre d'Act Up où il explique que ce qu'Act Up avait compris c'est qu'il y a des droits qui s'arrachent, sinon on les obtient pas, et effectivement il y a des moments où on a arraché des droits ... C'est comme les droits de l'homme, il y a des choses qui se font step by step, mais il y en a aussi soit on les a soit on les a pas. Et par exemple, le remboursement de tous les traitements séropositifs, ils les ont eu à un moment où si on l'a pas on l'a pas, enfin j'veux dire, comme il y a eu la légalisation du cannabis en 97: tout le monde a cru que ça allait passer et ce n'est pas passé, puis 20 ans après, c'est toujours pas passé: c'est soit on l'arrache soit on l'arrache pas. Et du coup il y a quelque chose de moins modéré que ce que je suis à la base, et qui est aussi intéressant dans le film.

On va revenir sur les répétitions, avant le tournage. Comment se passe le travail au cinéma pour construit un rôle en répétition avant la caméra ?

C'est très différent du théâtre, pas tant dans le jeu. Ce que j'aime au théâtre, c'est un jeu très proche de celui que j'aimerais au cinéma, je crois. Je ne suis pas sûr... J'adore Pommerat, j'adore des trucs qui sont généralement avec micro. Ce qui est très très différent c'est qu'au théâtre on répète beaucoup, tous ensemble, et même quand on joue, souvent la première on est encore loin d'être au niveau de ce que ce sera. Là il y a quelque chose de l'ordre de la fulgurance, c'est-à-dire qu'il faut que ce soit très bien le jour où on tourne, une fois. En fait, il n'y a pas non plus 40 prises. Déjà quand il y a 8 prises ou 10 prises, même 15, c'est génial, mais en fait il y en a 7 qui sont partis à cause de la technique, ou bien on a réajusté des trucs. Il faut être bon dès le départ, si possible, et on répète tout seul. Il y a eu quelques répétitions, on a eu 3 jours de répétitions tous ensemble, on a fait quelques répétitions de grosses scènes, comme celles à l'hôpital entre Nahuel et moi, Arnaud qui arrive après, on l'a répété 1 fois ou 2, et ça nous a donné des grosses bases, alors que elle nous semblait très difficile. Mais il faut être très autonome, contrairement au théâtre où souvent on a des metteurs en scènes qui nous aident à jouer, on leur demande beaucoup. Là, t'arrive, t'es prêt, point barre. T'as jamais vu tes partenaires ou presque, tu te débrouilles quoi. Il faut être beaucoup plus autonome, donc il faut être assez solide. Je dis pas que je le suis, je dis juste ce que ça demande en plus !
 
Par rapport au tournage, quel est votre meilleur souvenir ? La chose la plus forte que vous ayez faite pendant ce tournage ?

Il y en a 2. Les réunions globalement, puis surtout il y avait une réunion, c'est pas forcément la meilleure scène au final: la réunion à l'ANRS, où on s'échange une cassette avec Arnaud. Moi cette réunion je l'adorais et tout, je l'avais préparé à fond, il y a un moment un peu d'impro, j'avais hyper regardé où on en était dans ces années-là, parce qu'il fallait être capable d'improviser avec les données de l'année du film, alors que nous tout de suite on a envie de parler de trithérapie. Je les ai hyper regardé donc dès qu'on était un tout petit peu en impro je pouvais défoncer les gens qui étaient en face de moi, avec une certaine expertise, et ça c'était assez jouissif ! Et puis globalement il faisait très très chaud, on a tout tourné en été et on était habillé en hiver, donc très vite à la réunion on s'endormait. Ça, c'était un très bon souvenir.
Et puis toute la veillée mortuaire: il y a des moments où on se surprend soi-même à jouer des choses qu'on voudrait jouer mais qui sont pas si facile. Et puis finalement, on est quand même assez contents. Je suis pas forcément satisfait de ce que je fais, mais les moments de satisfaction c'est agréable ! Ainsi que les moments où on a des effets de réel...
 
C'est en effet assez troublant pour le spectateur !

Ça c'est vraiment agréable, quand on le joue c'est vraiment dingue ! Mais il y en a pas beaucoup, souvent on s'oublie un peu mais on est pas schizo non plus !
 
Il y a une scène qui dégage une force vraiment incroyable, celle de votre discours lors du die-in dans Paris, avec le mégaphone. J'aimerais savoir comment vous vous y êtes préparé, et aussi quels enjeux vous aviez dégagé pour votre personnage. Qu'est-ce que cette scène porte pour le film et pour Thibault ?
 
C'était vers la fin du scénario tout ça. La fin du scénario était narrative au départ. C'était très beau à lire, mais les dialogues n'étaient pas encore écrits. Et notamment ce discours-là n'était pas écrit. Robin (Campillo, le réalisateur, ndlr) était quand même... sous l'eau.  Il écrivait les dialogues un peu la veille... ou pas ! Pour la scène du discours, il me disait: "Mais tu peux l'avoir à la main, y a pas de souci !". Mais je le travaillais énormément et ça me paniquait, donc je l'avais écrit moi-même et je ne l'ai jamais dit.Il y a des jours j'écrivais un peu des choses, et il gardait une phrase ou deux, pas très souvent mais ça arrivait. Et là je m'étais dit au cas où j'ai le discours, j'avais écrit un super discours. Il y avait des termes, je m'attendais à ce qu'il les emploie, notamment l'idée de guerre que j'ai mis beaucoup de temps à comprendre. L'idée de guerre est liée aux chiffres: par rapport au nombre de morts, on est sur l'équivalent d'une guerre mondiale. Au départ ce sont des termes qui sont assez étrangers, on se demande pourquoi il emploie ce mot. Il faut se l'approprier. Moi j'avais envie d'en refaire, on était complètement fatigué, mais je voulais en refaire une ou deux prises. On l'avait déjà travaillé en casting. C'était quelque chose qui m'était cher. Ce sont des moments pour lesquels on a beaucoup d'envies de tournage.
 
Dans une interview que j'ai regardé, on vous a posé la question "120 battements par minutes ça a changé quoi pour vous ?" et vous avez répondu: "Franchement, je peux mourir demain." C'était peu après la sortie du film: est-ce que depuis vous avez changé d'avis ? Est-ce que c'est toujours d'actualité ou bien de nouvelles possibilités que vous n'imaginiez pas à cette époque-là se sont ouvertes à vous ?
 
De toute façon, je n'ai pas envie de mourir demain ! C'est vrai que ça donne sens, il y a un sentiment d'accomplissement dans un film. J'ai souvent cette idée que tout ce qu'on fait, par exemple des très très longues études et des projets ne sont non pas des fins en soi mais des moyens pour aller vers quelque chose qui a un sens total. Et là, 120 battements, c'est vraiment un film qui correspond, c'est un accomplissement, c'est un sens en soi, donc on se sent un peu à sa place. J'ai pas totalement changé d'avis, après je compte pas mourir trop vite. Et là j'ai notamment un projet... J'ai eu de la chance parce que j'ai eu de beaux projets, après le César. Là je vais tourner un film avec Arnaud Desplechin qui a beaucoup de sens pour moi, on ne peut pas comparer évidemment, mais c'est un film qui me stimule énormément, sur une histoire d'un jeune flic catholique qui arrive à Roubaix pour son premier poste. Il y a donc d'autres projets qui vous portent et qui vous font découvrir d'autres univers, d'autres façons de faire. J'ai eu de la chance parce que j'ai eu des rôles très différents ! C'est important, et même sans une idée de carrière ou de "ce qu'il faut pour diversifier ton parcours" c'est juste que c'est assez plaisant parce que du coup on fait des choses très différentes et il n'y a pas du tout une impression de se répéter. On m'a juste proposé des choses, et il s'est avéré que c'était très multiple, donc j'en ai profité !  


Merci à Marie-Christine Damiens et à Stéphanie qui ont rendu possible cet interview et bien évidemment merci à Antoine Reinartz pour sa disponibilité !

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On se retrouve bientôt pour la partie 2 de cet entretien ! 
En attendant, vous pouvez suivre Étincelles de Plume sur Facebook, Twitter et Instagram.

samedi 20 octobre 2018

#CHRONIQUES A la place du coeur saison 3 - Arnaud Cathrine

"on n'a pas épuisé un millième du monde "
p.168

A la place du cœur saison 3 - Arnaud CATHRINE
Editions Robert Laffont, collection R
289 pages - 16,50 euros



J’ai lu A la place du cœur saison 3 d’Arnaud Cathrine
il a réduit mon cœur en miettes
il l’a ravivé aussi
rendu bouillant
            cru
            tendre
            prêt à être déchiqueter
pour la beauté et la vérité de l’engagement
                                               de l’amour
surtout, il remet l’écriture au cœur de l’humanité
écrire comme réflexe de survie
écrire comme pansement
écrire comme on épuiserait nos corps et nos cœurs 
une danse intense
un combat de plumes et d’encre
un sport épuisant, qui demande de la concentration et un lâcher prise sans pareil
l’écriture qui unit les pensées les actes les corps
une broderie hésitante, fil rouge, ligne de vie
un duo                                  de toi à moi de moi à toi
un partage                            de nous à eux d’eux à nous
une offrande
un terrain de jeu      qui nous irrigue toutes et tous / et nous offre un nouveau départ / un nouvel angle de vue 
une nécessité 

Caumes, Esther, Niels
Et toi, Arnaud, partout et nulle part entre les caractères noirs de ce texte,
Merci à vous pour cette fresque brûlante
                                   ce lambeau de vie
                       pour l’espoir, la crainte, l’acharnement.

dimanche 2 septembre 2018

INTERVIEW - AU COEUR DU BALLET PRELJOCAJ - NATALIA NAIDICH

Article initialement publié sur le site radio-londres.fr, le 8 février 2017. 

 
La Fresque - Ballet Preljocaj


Le nouveau ballet contemporain d’Angelin Preljocaj, La Fresque, est actuellement en tournée dans toute la France. Interview de Natalia Naidich, répétitrice au Ballet Preljocaj, avant une représentation à la Comédie de Valence.
Depuis quelques mois, Angelin Preljocaj est au cœur de l’actualité culturelle, avec la sortie de deux nouvelles créations : d’une part La Fresque, un ballet contemporain actuellement en tournée, d’autre part l’adaptation cinématographique de la bande-dessinée de Bastien Vivès, Polina (sortie en novembre 2016), dont Preljocaj est le réalisateur.
Ce que l’on connaît moins, ce sont les coulisses de cette compagnie, au Pavillon noir à Aix-en-Provence. Entre création et répétitions, la vie d’une pièce chorégraphique passe par des étapes essentielles lors desquelles Angelin Preljocaj est assisté par de nombreuses personnes. Natalia Naidich, une des répétitrices du Ballet Preljocaj, a répondu à mes questions.

A : Comment se sont passées les 1ères représentations à Aix-en-Provence ?

NN : Les représentations se sont très bien passées.
Il faut savoir qu’Angelin Preljocaj continue à travailler sur la pièce après la 1ère représentation. En général, la pièce n’est pas complétement fini le jour de la 1ère, il y a encore des petites choses à changer.
Il continue même aujourd’hui à affiner les détails, à travailler avec les danseurs sur cette pièce, mais on peut dire que la structure et le rythme de la pièce ne vont pas bouger.

A : Vous m’avez dit qu’Angelin avait déjà changé certaines choses dans la pièce, est-ce que vous en tant que répétitrice vous avez déjà ressenti le besoin de faire certaines modifications de votre côté, ou allez-vous toujours dans le sens d’Angelin ?


NN : Les situations peuvent être très différentes : il y a des situations où Angelin est là et je l’assiste, donc mon rôle est de l’aider.
Par exemple on fait un filage, on passe la pièce d’un bout à l’autre, et il me dit des choses qu’il voudrait changer, ou des corrections pour les danseurs et je les note. Et à la fin du filage, je lui rappelle ce qu’il m’a dit, on travaille avec les danseurs dans ce sens-là.
Il y a des pièces qui sont dansées des centaines de fois, donc c’est normal, il y a des petites choses qui se délavent, des rythmes qui deviennent un petit peu différent, des habitudes des danseurs à ralentir certaines choses quand c’est trop rapide, ou des gestes qui deviennent un petit peu moins précis.
Dans ces situations, les répétitrices sont un peu les gardiennes de ses chorégraphies : notre travail est de revenir, toujours, à la demande d’Angelin.

A : Pour vous, quels sont les principaux atouts de La Fresque ?


NN : Je trouve que c’est une pièce d’une grande sensibilité.
C’est un petit bijou car c’est une pièce assez courte. Les pièces d’Angelin dure entre 1h30 et 1h45, cette pièce dure 1h20. Je trouve que le rythme à l’intérieur de la pièce est très juste, ma sensation c’est qu’on en sort et qu’on se dit « c’était très court ! » ! Il y a des tableaux très différents les uns des autres, c’est une pièce très riche.

A : Comment s’organise le travail chorégraphique sur un ballet comme La Fresque ?

NN : La création de La Fresque était particulière, car on a commencé à la fin de la saison dernière en juin 2016, après les danseurs ont eu des tournées, puis on a reprit en septembre. On avait peu de temps, 4-5 semaines, pour finaliser le ballet. C’était un temps assez concentré, car en général Angelin prend 3 mois, ou 2 mois, là c’était un petit peu plus court. Il y a eu d’autres choses entre les temps de création, des tournées ainsi que les vacances, ça a obligé à être plus efficace, car c’était plus ramassé dans le temps.

A : Participez-vous à l’écriture chorégraphique avec Angelin en tant qu’assistante?


NN : Non, c’est un travail qu’il fait avec les danseurs. Ça peut se passer de différentes façons : Angelin peut créer des phrases et le matériel chorégraphique, parfois c’est les danseurs qui improvisent et lui prend ces matériaux pour les travailler.
J’ai un regard extérieur, j’essaie d’apprendre physiquement les mouvements dans l’espace et la musicalité, pour que mon travail avec les danseurs soit clair.
Pendant la création, il y a aussi des jours où il n’est pas là, parce qu’il avait d’autres projets à Paris. Mon travail était de clarifier ce qu’il a fait, puisque les danseurs peuvent avoir des interprétations différentes. Il faut donc se mettre d’accord pour que tout le monde fasse la même chose. Les jours de création où Angelin n’était pas là, je faisais surtout un travail dans les corps des danseurs, dans l’espace, de manière à clarifier les choses. Quand il revenait, ça donnait une base pour qu’il continue à travailler.

Natalia Naidich et moi-même ! (Tous droits réservés)

A : Est-ce que la chorégraphie d’Angelin évolue énormément au cours des répétitions, ou reste-t-elle sensiblement la même ?

NN : Cela dépend des pièces. Pour La Fresque, ce sont des petits changements, la structure, les tableaux, le rythme, restent effectivement les mêmes. Parfois ça va être des détails, des détails rythmiques ou dans les duos, des petits changements dans le rythme des phrases.
Après il y a des pièces qui ont été modifiées, comme, si je ne me trompe pas, Retour à Berratham : c’est une pièce qui durait près de 2h à la création et qui fait 1h30 aujourd’hui, donc qui a été sensiblement modifiée.
Le rythme n’est pas le même, c’est une pièce qui a gagné énormément.

A : Vous, Natalia Naidich, quels sont vos relations avec les danseurs d’une part, avec Angelin Preljocaj d’autre part ? Devez-vous gérer des tensions, avez-vous le rôle d’intermédiaire ?


NN : Je n’ai pas forcément le rôle d’intermédiaire, je pense que les danseurs ont une relation assez étroite avec Angelin, la communication est relativement simple entre eux. Angelin est quelqu’un d’accessible, il n’y a pas de souci à ce niveau-là. Ils ont même des entretiens personnels, ils parlent avec lui.
Il faut d’avantage gérer les moments de stress, avant la première par exemple, ou bien des moments où il faut apaiser certaines choses.

A : Pour revenir sur le travail chorégraphique, comme arrivez-vous, à partir de notes sur papier à transmettre autant d’informations corporelles aux danseurs ? Vous dansez avec eux ?

NN : Je ne danse pas forcément avec eux, bien qu’ayant été danseuse j’ai appris les mouvements. Mais je ne danse plus à leur rythme, je ne pourrais pas faire ce qu’ils font sur scène !
J’apprends donc physiquement les mouvements et j’essaie de travailler aussi avec mon corps, c’est hyper important. Après il faut savoir que chaque chorégraphie d’Angelin est écrite en partition chorégraphique, c’est comme une partition de musique mais on écrit la danse, en relation à l’espace et aux mouvements.
Comme cette partition chorégraphique bouge un petit peu puisqu’il y fait des changements, je la corrige. On va avoir cette pièce écrite, et il faut savoir que Danny Lévêque, la choréologue du ballet, qui est responsable d’écrire cette partition, va écrire les demandes d’Angelin.
On peut toujours aller voir cette partition, si on a un doute. Tout est y écrit !
Même si Angelin utilise des mots pour demander une intention particulière, ça va apparaître aussi. Donc c’est un outil de travail vraiment important dans la compagnie.

A : Comment se déroule le quotidien au sein de la compagnie ?


NN : Une journée type dans la compagnie ? Les danseurs arrivent à 10h30, ils ont 1h30 d’échauffement tous les jours, avec différents professeurs invités, de danse classique, ou de contemporain. Puis entre 12h15 et 18h on fait les répétitions, avec 1h au milieu pour manger de 14h à 15h.
Cependant, la vie dans la compagnie est différente selon les danseurs. Par exemple, le groupe de La Fresque a passé dernièrement plus de temps à Aix-en-Provence au Pavillon Noir, puisqu’on était dans un moment de création, alors que l’autre groupe a passé à la rentrée 2 semaines en Australie, ils sont partis à Séoul, ils sont actuellement à Bangkok. Pour la prochaine création, c’est les autres danseurs qui vont sûrement plus voyager, et les autres qui vont rester.
Le rythme est de toute façon très intense, que ce soit pour les uns ou pour les autres. Au mois de septembre, on a eu un jour de repos par semaine, et ceux qui sont partis ont travaillé énormément aussi.

A : Pour résumer votre rôle, peut-on dire que vous êtes le chef d’orchestre qui fait travailler les interprètes sur une partition d’Angelin Preljocaj ?


NN : Tout à fait ! C’est une très belle façon de décrire mon travail !

A : Parlons à présent de votre parcours personnel : comment la danse puis l’écriture chorégraphique sont-elles entrées dans votre vie ?

NN : A la base j’étais danseuse, je danse depuis que je suis toute petite.
Je suis Argentine , j’ai donc appris la danse et dansé là-bas. Après j’ai fait l’école Béjart en Suisse, puis je suis retournée danser à Buenos Aires en Argentine. J’étais dans un théâtre à Buenos Aires, et le directeur de la compagnie connaissait une technique d’écriture chorégraphique, qui n’était évidemment pas connue en Argentine, et il voulait depuis longtemps que quelqu’un l’apprenne : l’écriture Benesh, à Paris.
Il m’a demandé si ça m’intéresserait d’aller l’apprendre. C’était très bien pour moi car j’avais une blessure au genou qui m’avait fragilisée à ce moment-là et j’avais bien envie de repartir. Je suis venue à Paris faire cette formation de 4 ans, où j’ai appris la notation Benesh. Effectivement j’ai continué à danser mais à cause de ce problème à genou, j’ai fait une reconversion. A partir de 2004 je faisais surtout des partitions chorégraphiques pour différents chorégraphes, français ou étrangers.
Et en 2011, j’ai su qu’Angelin Preljocaj cherchait un assistant, et comme la partition chorégraphique est un outil très important dans la compagnie, il voulait que ce soit quelqu’un qui sache lire et écrire la notation Benesh, en plus de savoir bouger évidemment ! Par exemple, une des épreuves pour avoir ce poste c’était d’enseigner : ils m’ont donné un bout de partition, et en 1h j’ai du la lire puis enseigner ce que j’ai lu sur cette partition que je ne connaissais pas du tout. Il faut donc savoir transmettre, savoir s’exprimer physiquement aussi. C’est comme ça que je suis entrée dans la compagnie en tant qu’assistante.

A : C’est la fin de cette interview, merci beaucoup !


NN : Merci à vous !

Je tiens à remercier le Ballet Preljocaj d’avoir rendu possible cette entrevue, ainsi que Natalia Naidich pour sa disponibilité chaleureuse.

dimanche 3 juin 2018

#CHRONIQUES Shorba, l'appel de la révolte - Gaspard FLAMANT

« à ceux qui n’attendent pas que je tombe pour me relever » 
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Shorba, l'appel de la révolte - Gaspard FLAMANT
Éditions Sarbacane (Exprim') - Service de presse
15,50 Euros



Depuis qu'on a abandonné le lycée, il nous reste pas grand-chose, à part le pied des tours. Nous, c'est mes deux potes et moi, Shorba. Mais on a rencontré Léo... et tout a changé.
A travers l'histoire d'un éveil civique et celui du jeune Shorba, qui découvre l'urgence de l'action citoyenne, de la solidarité envers les réfugiés et plus largement, le sens profond du mot "révolte", ce roman résonne fortement avec les valeurs de respect des droits humains que défend Amnesty International.


Shorba, l'appel de la révolte, est un réel tourbillon : roman sur les réfugiés, l’extrême gauche, l’émancipation, le refus d'une société capitaliste, sur les squats (dans une usine désaffectée et dans des maisons de riches), les combats pour la liberté individuelle et collective, l’aide, la résistance, la prison. C'est également un roman sur la vie dans les cités, comment s’en sortir sans tomber dans les trafics de drogues, comment avoir accès au savoir et à la culture.
C'est un récit initiatique, poignant, poétique, fort. Il s'organise au travers de deux personnages : le Guide, Léo, figure inspirante et foisonnante, et son apprenti, Shorba : un schéma classique mais efficace, ce "couple" étant attachant, dynamique et contrasté. Deux personnages principaux, mais c'est tout un monde que nous découvrons entre les pages de ce livre. 


« Léo sait que pour obtenir un peu, il faut demander beaucoup. »  p.200  

Livre révolté, qui transmet l’envie de se rebeller à son tour. Faire changer les choses, apporter son aide… L’aide vitale, primaire, comme donner un toit, est un acte militant : mais pourquoi rencontre-t-on tant de difficultés à accueillir et secourir ?
Cet ouvrage est ancré dans l’actualité, dans ce qui nous pousse à l’écœurement mais pas assez souvent à l’action ... Ici, l'auteur portraite des personnes mettant leur vie en danger pour servir et honorer ces causes nécessaires.

Porté par une écriture fluide et active, Shorba est un roman qui donne l'envie et le courage de se battre, tout en remplissant avec talent ses fonctions de divertissement éducatif : une éducation à la révolte.
 De l’activisme pour toutes et tous, l’action pour la révolution !

mercredi 20 décembre 2017

[ANALYSE - HISTOIRE DES ARTS COLLEGE] Court-métrage "Hé Mademoiselle"

https://www.youtube.com/watch?v=_a1USD2-WyU


Les rédactrices du site NAARI - Parce que nous sommes des femmes, blog consacré à la représentation des femmes dans la publicité et dans la communication en général, ont écrit un article sur le court-métrage "Hé Mademoiselle" des étudiants de l'ESMA.
Cela m'a rappelé mon épreuve d'Histoire Des Arts pour le brevet des collèges, où j'avais également analysé ce court-métrage. 
J'ai donc souhaité partager avec vous, lecteurs de ce blog, lecteurs du site NAARI, et ceux qui sont intéressés par ce sujet, le travail que j'ai réalisé il y a 2 ans ! 


http://naari.iscom-digital.com/2017/12/07/he-mademoiselle-court-metrage-harcelement-de-rue/


Le court-métrage de l'ESMA, 2015:  https://www.youtube.com/watch?v=_a1USD2-WyU




Mon dossier pour l'épreuve d'Histoire Des Arts (Brevet des Collèges 2016) :

 
Introduction :

Titre : Hé Mademoiselle (Le titre renvoie à une interjection synonyme de harcèlement de rue.)
Genre : film d’animation musical
Durée : 5 minutes
Réalisation : dans le cadre d’un projet de fin d’étude à l’ESMA (Ecole Supérieure des Métiers Artistiques, à Toulouse) , par 5 étudiants : Claire Bataille, Victor Dulon, Pierre Herzig, Gael Lang, Léa Parker, en 2015.
La réalisation de ce court-métrage a demandé 12 mois de travail à l’équipe.
Domaine : art du visuel.
Thématique : Art, création, culture
Prix : Il a remporté le grand prix du jury du festival étudiant Polycule de Bruxelles, il a également été sélectionné au festival de courts-métrages et nouveaux talents Cinemator de Carros et retenu pour le Multivision film festival de Saint-Pétersboug.

Situer l’oeuvre dans son contexte historique

Le thème du harcèlement de rue touchait et intéressait beaucoup l’équipe de ce court-métrage, qui a souhaité sensibiliser le grand public à ce sujet méconnu. En cinq minutes, ce dessin animé explore tous les archétypes du harcèlement de rue et toutes les formes qu’il peut prendre, mais va plus loin encore en interrogeant plus globalement sur la place de la femme dans la société.
Le but de l’équipe était de ne pas tomber dans le politiquement correct, et donc d’être dans l’émotionnel, le viscéral, quitte à provoquer des réactions parfois virulentes du côté du public.

Réactions du public : En effet, les réactions des internautes ont été violentes. Ils ont reproché à l’équipe un manque de nuance, un manque de mixité entre les personnages, et la mise en scène d’un personnage féminin qui ne représenterait pas toutes les femmes. Mais l’équipe du film se réjouit de ces réactions, car cela leur prouve qu’ils n’ont pas réalisé un court-métrage tiède, mais virulent et polémique. Léa Parker explique que c’est le meilleur moyen de faire parler de ce sujet.

Son message : L’objectif de ce court-métrage est de dénoncer et de sensibiliser à ce genre de comportement, qui constitue une pratique courante et pas uniquement dans la rue, puisque selon le rapport de 2015 du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, 100 % des femmes se sont déjà faites harceler dans les transports.
Le message de ce film est aussi de parler du sexisme et de la place de la femme dans notre société.

L’idée de base de ce court-métrage est de créer un contraste pour alléger le propos et pour illustrer la différence de perception de ce phénomène entre ceux qui en sont victimes et ceux qui ne le subissent pas.

Dans mon développement, je vais tenter de répondre à la problématique suivante:
Comment le traitement du harcèlement de rue dans ce court-métrage renvoie-t-il plus globalement à une réflexion sur la place de la femme dans la société ?

Forme

Pour traiter ce sujet, les étudiants ont choisi la forme de la comédie musicale et l’humour, afin de « l’enrober et de le colorer », explique Victor Dulon, le réalisateur. Leur objectif n’était pas d’être donneur de leçon, ils voulaient décaler ce sujet afin d’alerter sur ce problème et de lui apporter de la légèreté.
Les réflexions dans ce court-métrage sont tirés de l’expérience personnelle des réalisateurs, mais aussi des témoignages des femmes que l’on peut trouver dans des sites comme Harcèlement de rue (http://harcelementderue.tumblr.com/) ou encore Paye ta schneck (http://payetashnek.tumblr.com/).
La vision que ce court-métrage donne des potentiels harceleurs de rue, des hommes blancs, bien habillés, en gêne certains mais c’est une réalité que l’équipe a voulu montrer : des fils de bonne famille ont aussi ce comportement.
Le dessin en 3D est semblable à celui des dessins animés comme les Disney, les Pixar. C’est un dessin doux et coloré, les personnages ont des grands yeux, ils sont lisses, et cela s’apparente aux contes de fées. Il y a donc un réel décalage entre l’ambiance qu’instaure le dessin, et l’intrigue de ce court-métrage, à savoir le harcèlement de rue, un sujet sensible et violent.
Le personnage principal, la jeune femme Zoé, est habillée en jupe patineuse jaune, une ceinture rouge et un débardeur blanc. Elle est grande et fine. Son physique correspond à celui des princesses Disney, mais elle a des cheveux courts et roux, ce qui est rare et ce qui ne correspond pas aux diktats de la société.
La musique est du style jazz, avec beaucoup de cuivres.
On remarque que les paroles sont sous-titrées en anglais, afin de toucher un public le plus large possible.
Presque tous les dialogues sont chantés, et il y a beaucoup de mouvements chorégraphiés et de danses : faisant ainsi penser aux comédies musicales joyeuses, et tranchant avec l’histoire racontée. En effet, les hommes qui abordent de manière explicite Zoé sont lourds mais le fait qu’ils le fassent en chantant crée un décalage.

Description :

L’extrait que je vais vous présenter du court-métrage Hé Mademoiselle se situe à 2min38.

2min38 à 2min 44 : tous les hommes qui ont harcelé Zoé précédemment se regroupent en bande pour tenter de la convaincre d’accepter leurs avances. Elle est de dos et se recule au fur et à mesure qu’ils avancent.

2 min 44 à 3min : Zoé se retourne et part d’un pas décidé. Les harceleurs dansent comme les Jets et les Sharks dans West side story , en même temps, avec des mouvements précis et en claquant des doigts.


 West Side Story de Jerome Robbins et Robert Wise 

La caméra passe de la chorégraphie des garçons à Zoé en faisant un gros plan sur le postérieur de cette dernière : j’imagine que c’est pour montrer l’objet principal de la convoitise des hommes.
Les personnages sont dans une rue petite, sombre : les chances qu’a Zoé d’échapper à ses harceleurs s’amenuisent. De plus, la musique devient angoissante : on comprend que quelque chose de violent va se passer.
Il y a ensuite un plan d’ensemble pris du ciel : on voit Zoé se séparer définitivement du groupe d’hommes en passant de l’autre côté d’une arche habitée. On voit très nettement les hommes continuer leur danse en formation en V, quasiment militaire: ils sont donc très organisés et unis, tandis que Zoé est seule (disproportion des forces en présence, et crainte du pire).

3min à 3min 27 : Zoé, qui s’était plaquée contre un mur, voit passer devant elle le groupe d’hommes. On remarque qu’au moment où ils disparaissent et où elle peut enfin respirer, la luminosité change et devient plus claire. Toute l’image change d’ambiance lorsque le danger principal s’écarte. Mais elle est embêtée et agressée même par un chien qui est au départ très mignon : elle le balance d’un coup de pied, et ce geste marque le début d’une nouvelle partie.

3min 27 à 4min 40:  



La caméra effectue un 360° autour de Zoé, ce mouvement commence face à l’héroïne pour se mettre derrière elle. Même si Zoé est toujours seule, le fait qu’elle soit au premier plan la place en figure de domination face aux hommes, qui paraissent tout petits sur cette grande place, pris au piège.
Au craquement de main de Zoé (d’habitude « réservé » aux hommes), la nuit tombe et des lumières s’allument sur les immeubles : c’est l’instauration d’un climat de vengeance.
Les hommes se livrent à une chorégraphie qui n’a rien de doux et de romantique comme avant ; c’est tribal et fort. Tout en réalisant des sauts légers, presque des pas de danse classique, Zoé met à terre tous ses agresseurs. Il y a ensuite un gros plan sur le chien se cachant les yeux, horrifié par les bruits de combats en fond. Le combat se termine par le coup fatal de Zoé dans les parties intimes d’un des harceleurs, puis il y a un noir et un arrêt de la musique qui pourraient signer la fin de la vidéo.
Finalement, Zoé rentre chez elle, il fait jour à nouveau: on remarque dans le salon son compagnon, qui lui demande comment s’est passée sa journée. Avec nonchalance (feinte ou pas), elle lui répond « Oh, la routine » : soit elle ne souhaite pas lui dire ce qu’il s’est passé, soit ses agressions n’ont pas tant d’importance que ça car c’est réellement son quotidien. Dans les deux cas, c’est assez alarmant sur ce que vivent les femmes et sur le caractère courant du harcèlement de rue.
En outre, la dernière réplique est très représentative de la place de la femme de la société : « Chérie, quand est-ce qu’on mange ? ». On peut qualifier cette remarque d’indirectement sexiste : elle ramène la femme à un unique rôle de nourricière, comme si son compagnon était un enfant.

Conclusion

Le traitement du harcèlement de rue dans ce court-métrage renvoie plus globalement à une réflexion sur la place de la femme dans la société pour plusieurs raisons :
La femme est tout d’abord réduite à un objet de convoitise sexuelle qui n’a pas droit de refuser des avances, puis elle est représentée comme une femme qui prend sa revanche et sait mettre à terre plusieurs hommes, comme une battante qui ne laisse pas la peur prendre le pas sur ses droits.
Les hommes, eux, sont représentés tour à tour comme des adultes immatures et comme des enfants incapables de se prendre en main, dépendants des femmes et indécis, que ce soit à la maison ou dans la rue où ils n’hésitent pas à arrêter toute activité, voire à quitter leur épouse pour faire des avances à une jeune femme.
Ce court-métrage évoque donc de multiples réalités quant à la place de la femme dans la société, mais il ne donne pas à la femme l’image d’une victime, plutôt celle d’une personne qui a autant de pouvoirs qu’un homme, même si elle doit se battre pour s’imposer.
Pourtant, en France et en 2016, les hommes perçoivent en moyenne un salaire supérieur de 23, 5 % à celui des femmes, et les femmes passent 2 fois plus de temps que les hommes à faire le ménage et à s’occuper des enfants à la maison selon l’INSEE.
De plus, il s’agit évidemment d’une œuvre engagée car le spectateur est interpellé par le comportement du compagnon de Zoé à la fin : après avoir mis à terre 4 hommes : que va-t-elle bien pouvoir lui répondre ?

Ce court-métrage me plaît énormément pour tous les messages sur la femme qu’il véhicule, et pour l’actualité de ces propos.

Faire un rapprochement avec une autre œuvre


En novembre 2015, une campagne de lutte contre le harcèlement des femmes dans les transports est mise en place dans les métros et gares. Cette campagne se nomme « Stop, ça suffit » : le gouvernement veut freiner le harcèlement des femmes.



Merida, dans Rebelle en 2012
 
C’est une princesse Disney qui refuse le destin qu’on lui impose : elle brise tous les codes de la princesse parfaite : cheveux bouclés et roux, sportive. La symbolique de la robe qui craque est forte car la robe représente le carcan des princesses, ainsi que la blessure faite à la joue par sa dernière flèche, qui symbolise les sacrifices qu’elle doit faire pour décider seule de son destin.
Merida ne veut pas du prince charmant et s’oppose à sa mère. Elle veut prendre sa propre main pour ne pas avoir à obéir aux diktats que lui imposent ses parents.
Elle se libère de son futur, et établit son propre ordre contre l’ordre établi.



Mais il n’y a pas seulement les artistes qui s’engagent contre le sexisme, il y a aussi les politiques, comme le prouve cette récente lettre de 17 anciennes ministres, harcelées sexuellement sur le lieu de leur travail.
L’appel a été signé le 14 mai 2016 par Roselyne Bachelot, Michelle Demessine, Cécile Duflot, Elisabeth Guigou, Aurélie Filippetti, Chantal Jouanno, Nathalie Kosciusko-Morizet, Christine Lagarde, Marylise Lebranchu, Corinne Lepage, Monique Pelletier, Fleur Pellerin, Valérie Pécresse, Yvette Roudy, Catherine Trautmann, Dominique Voynet, Rama Yade.




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Rédigé par Antonia T., tous droits réservés.
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