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vendredi 26 juillet 2019

INTERVIEW ANTOINE REINARTZ - 120 BATTEMENTS PAR MINUTE - PARTIE 1




En 2017, je vous parlais du film 120 battements par minute réalisé par Robin Campillo dans cette critique: cliquez ici ! Un an plus tard, j'ai eu la chance d'interviewer Antoine Reinartz, qui interprète Thibault dans le film (le leader d'Act Up). Il a été récompensé en 2018 par le César du meilleur acteur dans un second rôle. 
Après un temps assez long de retranscription de ce rendez-vous téléphonique, je vous en livre enfin le contenu sur le blog ! 

PARTIE 1 

NB: entretien réalisé en septembre 2018
Dans cette première partie, j'aimerais qu'on revienne sur le "1 an après 120 battements par minute", que l'on porte ensemble un regard sur cette expérience d'acteur que vous avez eu, cette expérience de vie aussi j'imagine, avec le tournage, la promotion, Cannes, et puis bien sûr votre César. 
Quels souvenirs, quelles sensations vous restent le plus fortement en mémoire ?

C'était des souvenirs et des sensations très différentes selon les périodes. C'est-à-dire que le tournage c'était quand même un énorme challenge. Déjà ça commence par le casting, qui est un ascenseur émotionnel puisqu'il y a 9 mois de casting donc c'est vraiment oui/non/oui/non. À tenir c'est très dur, même si dans le fond on projette beaucoup. On a toujours beaucoup d'envies sur le rôle, parfois on projette des désirs à des mauvais endroits, sauf que là j'étais vraiment persuadé que c'était un rôle qui correspondait à ce que je connais le moins en tant que comédien. Même s'il y avait ces désirs et cette certitude, c'était vraiment un enfer d'attente.
Ensuite le tournage, c'était un énorme challenge, très riche. Comment dire... il y a 100 figurants, 3 caméras, 15 comédiens, dans toutes ces scènes d'amphis qui sont celles qu'on a tournées assez tôt parce qu'on a à peu près respecter la chronologie du film, pendant le tournage, aussi parce que Nahuel (Nahuel Perez-Biscayart, qui interprète Sean, ndlr) perdait du poids au fur et à mesure. Tout est très très riche, mais tout est aussi très très dur ! C'était des énormes challenges, avec une équipe très diverse, avec des acteurs venant d'horizons très différents. On était très soudés en même temps, on savait qu'il y avait de la légitimité, mais il n'y avait pas de scènes faciles, donc il n'y a pas de moment où on se repose, il y a pas de moments où on marche dans la rue de dos, où on arrive en voiture à un endroit. Tout est sur de l'euthanasie, de la maladie... C'est assez puissant ! 
Ensuite il y a toute une période où le film se fait sans nous.

Puis Cannes et la promotion, moi je l'ai vécu un peu de loin, parce que j'ai eu un accident, donc tout le retour vers Cannes c'était assez lointain pour moi, même si c'était super, mais c'était un peu un retour à la vie, très agréable mais quand même vu de loin.

Par contre la promotion, ce qui était super, c'est qu'on s'est un peu tout réparti tous les trois: Arnaud (Arnaud Valois, qui interprète Nathan, ndlr) a fait beaucoup plus tout ce qui était mode, magazines, Nahuel a fait beaucoup plus ce qui était l'étranger, comme il est quand même très fort en langue, alors que moi je suis bien mais lui vraiment il est ... abusé !, et moi j'ai fais beaucoup le très rural, très local, ou très scientifique, très militant: j'ai vu beaucoup d'asso, dans les vosges, dans le nord, en région, j'ai vu beaucoup de gens qui soit luttent soit accompagnent les malades, des responsables de CHU sur la question du SIDA en Guadeloupe, et du coup c'est pas tant une promo que du militantisme ! Mais autour d'un film, donc du militantisme facilité par une oeuvre qui rassemble, donc c'était cadeau !

Justement, si je peux me permettre, le rôle de Thibault que vous pressentiez dès le casting comme étant vôtre, il vous correspondait aussi car vous étiez déjà très à l'aise avec cette lutte, par rapport à vos précédents boulots dans l'humanitaire. C'était quelque chose qui vous touchez et qui vous correspondez énormément.
 
Ouais, complètement. Je pense que quand on aborde un rôle, on a pleins de clichés, de préjugés, et moi j'ai été président d'une association étudiante, humanitaire et sociale, on était 43 et pas 800. Et déjà tous ces clichés n'existe pas: on sait comment on s'adresse aux autres, ce que c'est qu'une réunion d'asso, les choses sont très concrètes. Et après, la question du SIDA, j'ai l'impression de l'avoir un peu eu en héritage, mais ça me tiens à coeur, j'ai fait un court-métrage sur une femme séropositive, c'est pour le coup un sujet que je connaissais effectivement très très bien. En effet il n'y avait pas à faire le travail d'enlever les préjugés, car c'est quelque chose qu'on connaît très bien. Et finalement, mon rôle, je trouve que Thibault est quelqu'un de très modéré, de très rationnel, c'est une modération à la Act Up, donc on est sur quelque chose de très actif et de peu conciliant, et en même temps ça fait avancer, parce que par exemple Pierre Bergé a écrit toute une préface pour un livre d'Act Up où il explique que ce qu'Act Up avait compris c'est qu'il y a des droits qui s'arrachent, sinon on les obtient pas, et effectivement il y a des moments où on a arraché des droits ... C'est comme les droits de l'homme, il y a des choses qui se font step by step, mais il y en a aussi soit on les a soit on les a pas. Et par exemple, le remboursement de tous les traitements séropositifs, ils les ont eu à un moment où si on l'a pas on l'a pas, enfin j'veux dire, comme il y a eu la légalisation du cannabis en 97: tout le monde a cru que ça allait passer et ce n'est pas passé, puis 20 ans après, c'est toujours pas passé: c'est soit on l'arrache soit on l'arrache pas. Et du coup il y a quelque chose de moins modéré que ce que je suis à la base, et qui est aussi intéressant dans le film.

On va revenir sur les répétitions, avant le tournage. Comment se passe le travail au cinéma pour construit un rôle en répétition avant la caméra ?

C'est très différent du théâtre, pas tant dans le jeu. Ce que j'aime au théâtre, c'est un jeu très proche de celui que j'aimerais au cinéma, je crois. Je ne suis pas sûr... J'adore Pommerat, j'adore des trucs qui sont généralement avec micro. Ce qui est très très différent c'est qu'au théâtre on répète beaucoup, tous ensemble, et même quand on joue, souvent la première on est encore loin d'être au niveau de ce que ce sera. Là il y a quelque chose de l'ordre de la fulgurance, c'est-à-dire qu'il faut que ce soit très bien le jour où on tourne, une fois. En fait, il n'y a pas non plus 40 prises. Déjà quand il y a 8 prises ou 10 prises, même 15, c'est génial, mais en fait il y en a 7 qui sont partis à cause de la technique, ou bien on a réajusté des trucs. Il faut être bon dès le départ, si possible, et on répète tout seul. Il y a eu quelques répétitions, on a eu 3 jours de répétitions tous ensemble, on a fait quelques répétitions de grosses scènes, comme celles à l'hôpital entre Nahuel et moi, Arnaud qui arrive après, on l'a répété 1 fois ou 2, et ça nous a donné des grosses bases, alors que elle nous semblait très difficile. Mais il faut être très autonome, contrairement au théâtre où souvent on a des metteurs en scènes qui nous aident à jouer, on leur demande beaucoup. Là, t'arrive, t'es prêt, point barre. T'as jamais vu tes partenaires ou presque, tu te débrouilles quoi. Il faut être beaucoup plus autonome, donc il faut être assez solide. Je dis pas que je le suis, je dis juste ce que ça demande en plus !
 
Par rapport au tournage, quel est votre meilleur souvenir ? La chose la plus forte que vous ayez faite pendant ce tournage ?

Il y en a 2. Les réunions globalement, puis surtout il y avait une réunion, c'est pas forcément la meilleure scène au final: la réunion à l'ANRS, où on s'échange une cassette avec Arnaud. Moi cette réunion je l'adorais et tout, je l'avais préparé à fond, il y a un moment un peu d'impro, j'avais hyper regardé où on en était dans ces années-là, parce qu'il fallait être capable d'improviser avec les données de l'année du film, alors que nous tout de suite on a envie de parler de trithérapie. Je les ai hyper regardé donc dès qu'on était un tout petit peu en impro je pouvais défoncer les gens qui étaient en face de moi, avec une certaine expertise, et ça c'était assez jouissif ! Et puis globalement il faisait très très chaud, on a tout tourné en été et on était habillé en hiver, donc très vite à la réunion on s'endormait. Ça, c'était un très bon souvenir.
Et puis toute la veillée mortuaire: il y a des moments où on se surprend soi-même à jouer des choses qu'on voudrait jouer mais qui sont pas si facile. Et puis finalement, on est quand même assez contents. Je suis pas forcément satisfait de ce que je fais, mais les moments de satisfaction c'est agréable ! Ainsi que les moments où on a des effets de réel...
 
C'est en effet assez troublant pour le spectateur !

Ça c'est vraiment agréable, quand on le joue c'est vraiment dingue ! Mais il y en a pas beaucoup, souvent on s'oublie un peu mais on est pas schizo non plus !
 
Il y a une scène qui dégage une force vraiment incroyable, celle de votre discours lors du die-in dans Paris, avec le mégaphone. J'aimerais savoir comment vous vous y êtes préparé, et aussi quels enjeux vous aviez dégagé pour votre personnage. Qu'est-ce que cette scène porte pour le film et pour Thibault ?
 
C'était vers la fin du scénario tout ça. La fin du scénario était narrative au départ. C'était très beau à lire, mais les dialogues n'étaient pas encore écrits. Et notamment ce discours-là n'était pas écrit. Robin (Campillo, le réalisateur, ndlr) était quand même... sous l'eau.  Il écrivait les dialogues un peu la veille... ou pas ! Pour la scène du discours, il me disait: "Mais tu peux l'avoir à la main, y a pas de souci !". Mais je le travaillais énormément et ça me paniquait, donc je l'avais écrit moi-même et je ne l'ai jamais dit.Il y a des jours j'écrivais un peu des choses, et il gardait une phrase ou deux, pas très souvent mais ça arrivait. Et là je m'étais dit au cas où j'ai le discours, j'avais écrit un super discours. Il y avait des termes, je m'attendais à ce qu'il les emploie, notamment l'idée de guerre que j'ai mis beaucoup de temps à comprendre. L'idée de guerre est liée aux chiffres: par rapport au nombre de morts, on est sur l'équivalent d'une guerre mondiale. Au départ ce sont des termes qui sont assez étrangers, on se demande pourquoi il emploie ce mot. Il faut se l'approprier. Moi j'avais envie d'en refaire, on était complètement fatigué, mais je voulais en refaire une ou deux prises. On l'avait déjà travaillé en casting. C'était quelque chose qui m'était cher. Ce sont des moments pour lesquels on a beaucoup d'envies de tournage.
 
Dans une interview que j'ai regardé, on vous a posé la question "120 battements par minutes ça a changé quoi pour vous ?" et vous avez répondu: "Franchement, je peux mourir demain." C'était peu après la sortie du film: est-ce que depuis vous avez changé d'avis ? Est-ce que c'est toujours d'actualité ou bien de nouvelles possibilités que vous n'imaginiez pas à cette époque-là se sont ouvertes à vous ?
 
De toute façon, je n'ai pas envie de mourir demain ! C'est vrai que ça donne sens, il y a un sentiment d'accomplissement dans un film. J'ai souvent cette idée que tout ce qu'on fait, par exemple des très très longues études et des projets ne sont non pas des fins en soi mais des moyens pour aller vers quelque chose qui a un sens total. Et là, 120 battements, c'est vraiment un film qui correspond, c'est un accomplissement, c'est un sens en soi, donc on se sent un peu à sa place. J'ai pas totalement changé d'avis, après je compte pas mourir trop vite. Et là j'ai notamment un projet... J'ai eu de la chance parce que j'ai eu de beaux projets, après le César. Là je vais tourner un film avec Arnaud Desplechin qui a beaucoup de sens pour moi, on ne peut pas comparer évidemment, mais c'est un film qui me stimule énormément, sur une histoire d'un jeune flic catholique qui arrive à Roubaix pour son premier poste. Il y a donc d'autres projets qui vous portent et qui vous font découvrir d'autres univers, d'autres façons de faire. J'ai eu de la chance parce que j'ai eu des rôles très différents ! C'est important, et même sans une idée de carrière ou de "ce qu'il faut pour diversifier ton parcours" c'est juste que c'est assez plaisant parce que du coup on fait des choses très différentes et il n'y a pas du tout une impression de se répéter. On m'a juste proposé des choses, et il s'est avéré que c'était très multiple, donc j'en ai profité !  


Merci à Marie-Christine Damiens et à Stéphanie qui ont rendu possible cet interview et bien évidemment merci à Antoine Reinartz pour sa disponibilité !

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On se retrouve bientôt pour la partie 2 de cet entretien ! 
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